Capital le 3 juillet 2019

Yves Veyrier, Secrétaire général de FO : « On fait des économies sur le dos des chômeurs et des retraites »

, Yves Veyrier

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« Pour Capital, le patron de Force ouvrière revient sur deux dossiers chauds de l’actualité sociale du moment : l’assurance-chômage et les retraites. » Capital

Capital : La réforme de l’assurance-chômage a été présentée fin juin. Force ouvrière conteste la quasi-totalité des mesures. Pourquoi ?

Yves Veyrier : Parce que le gouvernement se contredit. Le 12 juin, dans son discours de politique générale, le Premier ministre Édouard Philippe a expliqué que l’on en avait pas fini avec le chômage de masse et la précarité. Sauf que, ce qui nous a été dévoilé quelques jours plus tard, le 18 juin, à l’occasion de la présentation de la réforme, va à l’encontre du constat posé par ce même Édouard Philippe. En effet, le gouvernement impose une révision des modalités d’entrée dans le droit à l’indemnisation au chômage, ainsi qu’une refonte de l’indemnisation elle-même. Ceci va avoir pour conséquences d’affaiblir les droits des demandeurs d’emploi, et en particulier des plus précaires. Il sera, par exemple, plus difficile d’être indemnisé si vous n’avez pas suffisamment travaillé sur une période récente, à cause de l’allongement de la durée minimum travaillée pour ouvrir ses droits au chômage. Et le durcissement des règles concernant le rechargement de ses droits ne va pas non plus aider les plus précaires. Mais cela ne nous étonne pas : c’est la continuité de l’augmentation des sanctions à l’encontre des chômeurs, entrée en vigueur en janvier dernier. Pour nous, derrière toutes ces décisions, il y a un discours populiste du gouvernement qui consiste à dire que les demandeurs sont fautifs alors que certains métiers sont en tension. Si c’est pour les pousser à accepter n’importe quel type d’emploi, non merci.

Capital : L’ensemble des syndicats, FO compris, appelait de ses voeux la mise en place d’un bonus-malus sur les contrats courts. Le gouvernement vous a entendu. Vous vous en félicitez ?

Yves Veyrier : Le fait que l’on réponde à une revendication syndicale est une bonne chose. Mais le système de bonus-malus retenu par le gouvernement ne nous satisfait pas. Et, ce, pour plusieurs raisons. D’abord, il est moins large dans le bonus et le malus que ce que nous proposions : nous défendions une variation de la cotisation patronale, suivant que l’on a à faire à de bons ou de mauvais élèves, comprise entre 3 et 6%, alors que le gouvernement a choisi une fourchette de 3 à 5%. Ensuite, il est limité à un certain nombre de secteurs, ce que nous ne comprenons pas. Enfin, le bonus-malus version gouvernement cible les taux de rupture des entreprises tous contrats confondus, et pas simplement les contrats courts, ce qui ne vise pas forcément les entreprises qui emploient le plus de précaires.

Capital : Vous saluez tout de même les mesures d’accompagnement des chômeurs...

Yves Veyrier : Oui, nous n’allons pas nous opposer à ce que Pôle emploi soit plus efficace dans la réinsertion des chômeurs. Je pense notamment aux mesures concernant l’entretien du primo demandeur d’emploi. Celles-ci auront l’intérêt de proposer désormais un entretien plus approfondi et de mieux connaître les attentes du chômeur indemnisé. Néanmoins, nous nous posons des questions sur les moyens alloués à Pôle emploi. On nous parle du recrutement de 1 000 agents supplémentaires, mais est-ce que cela sera suffisant ? Par ailleurs, nous regrettons que le gouvernement fasse appel à des cabinets privés pour accompagner les demandeurs d’emploi en situation de permittence (cumul emploi-chômage) : cela revient à un élargissement de la sous-traitance de Pôle emploi.

Capital : L’ouverture à l’indemnisation chômage pour les indépendants et les démissionnaires, vous l’appeliez aussi de vos voeux ?

Yves Veyrier : Nous n’avons rien contre l’idée d’indemniser les démissionnaires. Mais le périmètre d’application de cette mesure sera réduit puisqu’il faudra remplir un certain nombre de conditions, dont un projet professionnel. Concernant l’indemnisation des indépendants, cela va poser problème : puisqu’ils ne cotisent pas, cela va avoir un coût pour l’ensemble du régime.

Capital : Avec du recul, considérez-vous que les syndicats ont aussi leur part de responsabilité dans l’échec de la négociation, qui a mené à la reprise en main par le gouvernement ?

Yves Veyrier : Je ne le pense pas. L’échec était annoncé dès l’envoi de la lettre de cadrage de la négociation, en septembre dernier. Là, le gouvernement nous demandait de réussir à trouver des mesures pour réaliser de 1 à 1,3 milliard d’euros d’économies par an sur le régime d’assurance-chômage, ce qui était pour nous impossible à atteindre. Dans le même temps, il imposait implicitement le principe d’un bonus-malus, ce dont le patronat n’a jamais voulu. Ce faisant, il savait qu’il rendait impossible la négociation des partenaires sociaux. Rappelez-vous aussi que le 31 décembre dernier, à l’occasion de ses voeux aux Français, pas une seule fois Emmanuel Macron n’a prononcé les mots de dialogue social ou de partenaires sociaux, alors qu’il a rendu hommage aux pompiers, aux policiers, aux bénévoles. Surtout, il a affirmé “on” va réformer l’assurance-chômage. Sans citer patronat ou syndicats, cela veut bien dire ce que cela veut dire : le gouvernement reprendra de toute façon la main, quoi qu’il arrive.

Capital : Alors que le gouvernement ne cesse d’insister sur la nécessité de travailler plus longtemps, ne fallait-il pas inclure des mesures pour préserver l’emploi des seniors dans la réforme de l’assurance-chômage ?

Yves Veyrier : Effectivement. La grosse difficulté est que le chômage touche plus particulièrement les salariés à partir de 55 ans. Ensuite, ils ont du mal à retrouver un emploi. Aujourd’hui, entre 40 et 50% des salariés qui liquident leur retraite ne sont plus en activité. Alors, avant d’allonger la durée d’activité, commençons par nous assurer que ceux qui peuvent liquider leur retraite ont bien un travail.

Capital : Pour vous, il ne faut pas toucher à cet âge de départ à la retraite, ni mettre en place des mesures de bonus-malus comme semble le vouloir le gouvernement ?

Yves Veyrier : Dans le système universel à points que l’on nous annonce, l’âge légal devient virtuel. Il n’aura comme valeur que le fait que vous ne pourrez pas convertir vos points en pension avant 62 ans. Mais arrivé à 62 ans, rien ne dit que vous aurez un niveau de pension suffisant pour partir. Il n’y a même pas besoin d’inventer un bonus-malus ou un âge pivot. Il faudra simplement agir sur la valeur du point le moment venu. Aujourd’hui, celui qui estime qu’il est en forme et qu’il peut continuer de travailler pour améliorer sa pension peut déjà le faire. Avec un principe de bonus-malus, cette liberté sera contrainte car vous n’aurez peut-être pas les moyens d’avoir une retraite décente à 62 ou à 63 ans.

Capital : Vous êtes défavorable à ce régime par points depuis le départ. Pourtant vous avez décidé de participer à la concertation avec le haut-commissaire à la réforme des retraites Jean-Paul Delevoye ?

Yves Veyrier : Dès le départ nous savions qu’il serait difficile de convaincre nos interlocuteurs qu’il ne fallait pas mettre ce régime universel en place. Mais nous avons participé à la concertation car nous voulions faire la démonstration, sujets par sujets, que ce que ce nouveau système ne serait ni plus simple ni plus équitable, ni plus lisible mais qu’il comportait beaucoup de danger sur les droits définitifs en matière de retraite.

Capital : Quels sont ces dangers ?

Yves Veyrier : Emmanuel Macron, nous dit qu’un euro cotisé ouvrira les mêmes droits. Mais on s’aperçoit très vite que cela ne marche pas. Par exemple, prenez deux salariés au même niveau de rémunération avec l’un étant dans une situation de travail pénible, l’autre pas. Si l’un et l’autre doivent acheter leurs points sur la base de un euro cotisé valant les mêmes droits, on voit bien que l’on ne sait pas prendre en compte la pénibilité du travail de l’un par rapport à l’autre. Donc si on prend en compte la pénibilité, un euro cotisé ne vaudra pas les mêmes droits. Autre grosse inquiétude : aujourd’hui, dans le secteur privé vous calculez votre pension par rapport à vos 25 meilleures années. Demain, vous devrez acheter des points tout au long de votre carrière. Les périodes moins bien rémunérées, lorsque vous démarrez votre activité ou que vous êtes à temps partiel, ne vous permettront pas d’engranger beaucoup de points. Comment corriger tout ça ? A l’arrivée, l’enjeu est de savoir si vous aurez autant de droits de retraite qu’aujourd’hui. Ce qui sera compliqué car vous allez cotiser, acheter des points et le moment venu seulement vous saurez ce que cela vous donnera en terme de pension.

Capital : Vous pensez que les régimes de retraite risquent d’être gérés uniquement par l’État ?

Yves Veyrier : Pour nous, le principe du régime universel par points peut signifier la fin des régimes existants et en particulier de la négociation collective et du paritarisme qui existe pour la retraite complémentaire des salariés du privé Agirc-Arrco et qui fonctionne très bien. On se dirige ainsi vers un régime étatique. Si c’est l’État qui décide de la valeur du point et qu’il pilote comme aujourd’hui à la réduction de la dette bien évidemment le risque est que progressivement le niveau de pension baisse.

Capital : Vous vous apprêtez à vous mobiliser dès la rentrée. Pourquoi ?

Yves Veyrier : Avec les mesures qui s’annoncent, on fait des économies sur le dos des chômeurs et des retraites. L’État fait payer aux bénéficiaires de la protection sociale l’échec des politiques d’économies successives qui n’ont pas réussi à en finir avec le chômage de masse et la précarité. Nous voulons faire passer ce message au plus grand nombre. Si nous ne sommes pas entendus, à charge pour nous de convaincre que, si on cesse le travail ensemble dans le privé et le public, on ramènera à la raison et à la table des négociations l’État et les employeurs.

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Sur l’auteur

Yves Veyrier

Secrétaire général de Force Ouvrière


  • Marche générale de la Confédération Générale du Travail Force Ouvrière
  • Relations avec les fédérations nationales et les unions départementales
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  • Expression publique
  • Handicap
  • Prospective (IRES), Histoire et Documentation

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