Interview

Alexandre Pasteur : « Pour un gamin comme moi, la télévision c’était inaccessible ! »

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Sur la route. Le Tour de France est le rendez-vous télévisuel incontournable de l’été, suivi par plusieurs millions d’amateurs à travers le monde. © GUYON Nathalie / FTV

Depuis l’an dernier, Alexandre Pasteur commente la Grande Boucle sur France Télévisions. Rencontre avec celui qui est devenu la voix du Tour dans les foyers français.

© GUYON Nathalie / FTV

Comment êtes-vous devenu un fondu de vélo ?

J’ai été initié très tôt, déjà en tant que pratiquant, puisque j’ai couru deux ans en cadets chez moi, au VC Pontarlier. Mais je n’aimais pas m’entraîner par mauvais temps ou quand il faisait froid, ce qui arrivait hélas assez souvent à Pontarlier… Donc j’ai arrêté la compétition. Mais je n’ai pas arrêté de faire du vélo pour autant et jusqu’à mes 30 ans je pouvais rouler jusqu’à 4 000 kilomètres par an. Aujourd’hui en revanche, avec mon emploi du temps et ma vie de famille, c’est plus compliqué. Mais j’adore ça, l’évasion, le dépassement de soi, ce rapport à la nature, la montagne… Et puis le vélo : quand j’étais petit je voulais toujours le plus beau, d’ailleurs je dormais avec dans ma chambre, ce qui faisait hurler ma mère !

Vous alliez voir le Tour au bord de la route ?

Non, j’attendais qu’il passe sous mes fenêtres, ce qui n’est pas arrivé souvent… J’ai plutôt découvert le cyclisme et le Tour en tant que téléspectateur, ce qui me suffisait amplement. Je regardais aussi les mondiaux, les classiques, notamment Paris-Roubaix que je ne ratais jamais : c’étaient des dimanches sacrés.

Qui vous faisait rêver ?

Mon premier souvenir de la Grande Boucle c’est 1977, je dois avoir 6 ans et demi et je revois Bernard Thévenet avec son maillot Peugeot à damier noir et blanc gagner son deuxième Tour de France. Mais mon idole c’était Bernard Hinault, comme beaucoup de gamins à l’époque. C’était l’incarnation du champion et du Français qui gagnait, ce qui à cette époque était rare. EnEn 1980, il abandonne le Tour de France à Pau avec le maillot jaune sur les épaules, j’étais dévasté. Mais deux mois plus tard, il devient champion du monde à Sallanches, et c’est l’un de mes plus grands souvenirs. J’ai revu la course récemment, je me suis éclaté comme si j’étais trente-huit ans en arrière. J’ai revécu les mêmes émotions, les mêmes sensations… Je revois tout de ce dimanche-là.

Vous êtes arrivé à France Télévisions début 2017 pour commenter le cyclisme, et donc le Tour. Comment en êtes-vous arrivé là ?

En 1992, je suis entré dans une école de journalisme à Paris et c’était déjà le graal pour moi : j’en ai « chié » pour être admis ! Le but de ma vie c’était de faire de la presse écrite, d’écrire dans L’Équipe que je lisais depuis l’âge de 9 ans, mais cela me paraissait inatteignable. Quand j’ai terminé mon école j’ai donc enchaîné les petits contrats dans la presse locale : Le Courrier Picard, Midi libre, L’Union… Puis arrive l’automne 1995, je suis en fin de contrat et un pote de promo m’appelle pour me dire qu’à Euro-sport, où il travaille, ils font un casting pour trouver leur prochain commentateur de ski. Je lui réponds : C’est gentil, mais ce n’est pas pour moi, je suis trop timoré, je ne sais pas poser ma voix. Il insiste, j’y vais. Et je suis pris… J’ai donc commenté le ski, puis très vite l’athlétisme. En cyclisme, j’ai longtemps été un joker puis je suis devenu le titulaire en 2011, lorsque Patrick Chassé a quitté la chaîne, et j’ai commenté mon premier Tour de France avec de super consultants comme Jacky Durand. Et après, France Télévisions…

En quoi est-ce différent de commenter sur France 2 et France 3 plutôt que pour Eurosport ?

Je n’ai pas découvert la Grande Boucle en arrivant sur le service public. En revanche, je suis passé de 100 000 à 4,5 millions de téléspectateurs en moyenne par jour ! C’est ça qui a changé, et je ne l’ai pas tout de suite senti. Mais juste avant le départ du Tour l’an dernier, je me suis mis un gros coup de pression.  Merde, ce fauteuil, c’est celui de Robert Chapatte, de Patrick Chêne. T’as intérêt à assurer parce que ces mecs, c’est des légendes ! Je suis beaucoup plus regardé, écouté, critiqué, mais c’est normal, ça fait partie du boulot et je m’y attendais. Je vais d’ailleurs beaucoup sur les réseaux sociaux après les étapes pour voir ce qui se dit, parce que c’est une responsabilité énorme, on me l’a bien fait sentir quand je suis arrivé.

Est-ce que votre façon de commenter la course a changé ?

Non, ça reste une course de vélo, et d’ailleurs c’est ce que me demandent mes patrons depuis que je suis arrivé. En revanche, je donne la parole à beaucoup plus de monde que sur Eurosport, entre Franck Ferrand qui fait la partie patrimoniale du commentaire et nos motos sons, que je fais intervenir souvent. Mais quand il y a de l’action en course, j’applique les mêmes recettes qu’à Eurosport. Quand je parle de vélo avec Laurent Jalabert et Marion Rousse, c’est pareil, on partage les mêmes infos, on essaie d’être pointu, de reconnaître les coureurs, de ne pas être trop « chiant », ce qui n’est d’ailleurs pas toujours évident puisque désormais les étapes sont retransmises en intégralité… Néanmoins il y a quelque chose qui a changé, c’est le ton : sur Eurosport, il y avait davantage de légèreté, on était parfois un peu limite, trivial. Sur le service public, ça ne passerait pas.

Vous êtes devenu la voix du Tour pour les Français. Qu’est-ce que ça représente pour vous ?

Je le prends comme une immense responsabilité. Je n’ai pas le droit à l’erreur car le Tour de France appartient aux Français, c’est le Tour qui vient chez eux. Il y a un sentiment patrimonial très fort avec la Grande Boucle, c’est la course de tous les Français, c’est synonyme d’été, de vacances, de beau temps… Je pense toujours à ça quand je commente : comment être pertinent, donner des infos, ne pas faire l’arrogant ? Bien sûr, il y a un côté grisant aussi. Mais le paradoxe c’est que je n’avais jamais rêvé de ça, c’est venu à moi sans que je le provoque. Je n’ai rien demandé, on est venu me chercher. Le but de ma vie c’était d’écrire dans L’Équipe, pas de commenter le Tour… Pour un gamin comme moi, du fin fond de la Franche-Comté, la télévision c’était inaccessible !