Entretien

Annamaria Furlan (CISL) : « Il est nécessaire d’aller vers une Europe qui renforce toujours plus les droits et les protections des travailleurs »

, Secteur Europe - International

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Le Congrès de la CISL (Confédération italienne des syndicats de travailleurs) s’est déroulé du 28 juin au 1er juillet dernier, le thème était : « Pour la personne, pour le travail » – pourquoi avoir choisi ce thème et quels sont les principaux défis que la CISL a voulu affronter ?

Annamaria Furlan, secrétaire générale de la CISL : La valeur de la personne et la dignité du travail sont des questions centrales qui caractérisent depuis toujours l’histoire et l’action syndicale de la CISL. Personne et travail sont deux facteurs indispensables dans notre vision culturelle, deux valeurs importantes qui se complètent l’une l’autre. En effet, que serait le travail sans la contribution de la personne, de sa créativité et de sa contribution à la qualité et au succès de l’entreprise. Le travail est ce qui rend vraiment la personne entière, lui permet de s’exprimer, de contribuer au bien commun et de se sentir important pour toute la communauté et la société. Voilà pourquoi nous avons choisi d’aborder ce thème tout au long du Congrès : nous devons tous nous impliquer pour donner au travail sa juste importance et sa juste reconnaissance, de le mettre au cœur du débat politique et culturel en Europe et dans notre pays.

Le travail est le véritable droit de citoyenneté. Notre Congrès a rappelé, en présence de nombreux interlocuteurs institutionnels et du monde associatif, le rôle et la centralité des propositions de la CISL dans le débat politique, social et culturel de notre pays. La CISL est un syndicat moderne qui s’est beaucoup renouvelé ces dernières années sur une base de transparence, de rigueur éthique et par la nouvelle participation de nos délégués aux choix de l’organisation. C’est la confirmation d’un modèle de syndicat libre et responsable, dont les valeurs sont basées sur la négociation et la participation des travailleurs, qui se bat pour une société plurielle où le rôle de cohésion sociale joué par les interlocuteurs sociaux demeure fondamental.

Quelle est la position de la CISL sur le Jobs Act [NDLR : la réforme du droit du travail italien initiée en 2014] ? Voulez-vous son abrogation, sa modification ou bien êtes-vous satisfaits avec sa forme actuelle ?

Annamaria Furlan, secrétaire générale de la CISL : Nous pensons que le travail ne vient pas des règles ou des lois mais bien de la croissance économique, des investissements, des politiques actives du travail et d’une formation adéquate. Voilà pourquoi, bien qu’une certaine flexibilité soit nécessaire, nous avons cherché à améliorer les dispositions du Jobs Act, renforçant les indemnités de licenciement ou les politiques actives du travail, tout en nous opposant au faux travail indépendant et surtout en encourageant le travail à durée indéterminée. Les incitations au recours au contrat à durée indéterminée doivent devenir structurelles selon le principe que le travail stable doit coûter moins cher que celui flexible et à durée déterminée. Il faut un accord entre le gouvernement et les partenaires sociaux (et non des lois ou des référendums) pour aborder les points critiques du Jobs Act et pour valoriser la négociation collective.

L’économie souterraine semble être une préoccupation fondamentale en Italie, quelles sont les propositions de la CISL pour mettre fin à cette situation ? Quelles sont les actions de la CISL en lien avec ce problème ?

Annamaria Furlan, secrétaire générale de la CISL : En Italie, le travail dissimulé et irrégulier représente un fléau à éradiquer sur le plan social et il ne s’agit pas seulement d’une simple perte sèche pour les comptes publics. L’économie souterraine et les activités illégales en Italie représentent près de 200 milliards d’euros chaque année, soit 12 % du PIB. Un chiffre énorme. Ces dernières années, des efforts ont été faits dans les contrôles des entreprises et des lois sévères sont venues lutter contre le travail au noir et le « caporalato » [NDLR : activité de la criminalité organisée destinée à exploiter illégalement et à bas coût les travailleurs agricoles en ne respectant pas le droit du travail] qui représentent des formes d’exploitation inhumaines et barbares dans de nombreuses zones de notre pays. Mais ce n’est pas suffisant. Il faut des mesures pour créer un conflit d’intérêt entre vendeur et acheteur afin de se détourner de l’illégalité, des déductions et réductions fiscales pour les contribuables ainsi que des incitations sélectives aux entreprises et incitations fiscales pour accroître la couverture des conventions collectives.

Pour sortir du travail dissimulé, il est important de disposer de typologies contractuelles qui incitent à la fois l’employeur et le travailleur à déclarer le « travail occasionnel », l’aide familiale ou encore le bénévolat. Récemment en Italie, le travail avec le voucher [NDLR : modalité de rémunération pour un travail occasionnel promu dans le Jobs Act] a été remplacé par un instrument similaire, plus limité quant à sa possible utilisation mais avec de meilleures protections pour les travailleurs. La CISL estime que ce nouvel instrument pourra éviter des abus mais elle se réserve la possibilité d’en évaluer le fonctionnement dans les prochains mois.

Quelle est la vision de la CISL sur la situation en Europe dans le cadre du débat actuel sur l’avenir de l’UE ?

Annamaria Furlan, secrétaire générale de la CISL : L’Europe doit changer : elle doit mettre un terme aux politiques de rigueur économique et au Pacte budgétaire européen. Nous avons besoin de plus de croissance et de travail ou sinon l’Europe mourra. Il n’y aura pas besoin d’autres Brexit : quand les hommes et les femmes européens ne croiront plus à l’Europe, l’Europe elle-même sera finie. Les dirigeants de l’UE doivent agir maintenant, avec responsabilité et clairvoyance. Rester les bras croisés devant des défis énormes comme le travail et l’immigration n’est pas seulement une erreur, c’est incompréhensible.

De plus, la politique d’austérité a accru les divergences entre États membres : il suffit de regarder les différences entre les taux de croissance, la dette et le déficit public, l’emploi, les exportations, la balance commerciale et ce malgré la politique monétaire ultra expansive de la BCE. Il faut désormais ouvrir une phase constituante, mettre dans les cartons le pacte budgétaire européen, compléter l’Union monétaire et économique et s’engager vers une Union politique fédérale par les pays européens, en réalisant un parcours d’intégration vers les États-Unis d’Europe.

Nous devons arriver à une démocratie supranationale qui tire sa légitimité de ses concitoyens et soit en mesure d’offrir une alternative reposant sur le développement solidaire, la responsabilité environnementale et sociale, la maîtrise des flux migratoires, la sécurité et la paix ! C’est l’idée de l’Europe que la CISL cultive depuis sa fondation. Une idée de l’Europe qui représente toujours plus un gage de civilisation et une aide pour le travail pour laquelle se battre est un devoir moral et politique !

La proposition récente d’un socle européen des droits sociaux de la Commission offre une opportunité dont il faut se saisir ; quelle est la vision de la CISL sur ce socle et quelles sont les actions envisagées en lien avec la promotion ou bien la critique de cette initiative ?

Annamaria Furlan, secrétaire générale de la CISL : Garantir des normes sociales élevées et valoriser le modèle social européen, fondé sur le rôle actif des partenaires sociaux, est essentiel pour atteindre un niveau d’intégration européenne qui garantisse croissance et compétitivité. Il est donc aujourd’hui prioritaire de donner corps à la « clause sociale » du Traité qui fonde l’Union Européenne sur la promotion d’un niveau élevé d’emploi, de garantie d’un niveau adéquat de protection sociale, de lutte contre l’exclusion sociale et d’un niveau élevé d’instruction, de formation et de protection de la « santé humaine », et qui, avec la Charte des droits fondamentaux de l’UE, pose les bases pour une convergence sociale avancée, aujourd’hui remise en question pour une multitude de raisons, même structurelles, au sein même de l’UE.

L’incapacité d’agir a entraîné des réponses bien souvent inappropriées, aveugles et fragmentées si ce n’est contreproductives – comme l’excessive rigueur comptable ou l’absence de maîtrise des flux migratoires. Cela a creusé les écarts économiques et sociaux au sein et entre les différents états membres et a conduit à des replis nationalistes et à la désaffection des citoyens à l’égard du projet européen qui menacent la stabilité même de l’UE.

Au-delà des simples propositions de la Commission, il est nécessaire d’aller vers une Europe qui renforce sans cesse les droits et les protections des travailleurs au même titre que la gouvernance économique, valorisant l’interdépendance des politiques et leur impact social. Une convergence par le haut ne peut pas faire abstraction de la promotion d’autres instruments ou d’indicateurs sociaux afin de rééquilibrer le système de gouvernance européen. Cet équilibre doit passer par des investissements publics, des dépenses sociales et d’infrastructures et de recherche et développement (golden rule) en raison de leur impact positif mais aussi par des nouveaux mécanismes d’évaluation des dépenses en révisant un pacte budgétaire européen aujourd’hui inadapté.

Par conséquent, nous retenons que les paramètres et les critères de comparaison sont certes utiles à l’harmonisation, l’intégration et à l’équilibre des politiques sociales et de sécurité sociale mais ils ne peuvent pas être seulement quantitatifs ou bien se concentrer seulement sur des questions de coût ou encore se réduire au perfectionnement des systèmes d’enquête d’Eurostat afin de bien comparer les différents systèmes sociaux et sanitaires.

Ainsi, comme le soutient la CES, les objectifs généraux du Socle et la convergence sociale par le haut devront aboutir à une dimension économique plus juste à travers la création d’emplois de qualité, le renforcement de la sécurité en cas de transitions sur le marché du travail et une protection sociale adaptée aux nouveaux défis et besoins de demain. Ceci en valorisant l’engagement des partenaires sociaux dans le processus décisionnel avec une explicite promotion de la négociation collective et du dialogue social et en renforçant la Charte européenne des droits fondamentaux pour une réelle justice sociale.

S’il n’y a pas de tournant culturel et civique européen et si nous en restons à la fermeture des frontières, au protectionnisme et au dumping fiscal, le risque d’effacer tout ce que l’Europe a construit ces dernières 60 années sera grand avec des conséquences néfastes surtout pour les travailleurs. La CISL, avec la CES, veillera et revendiquera une implication nécessaire afin que le Socle puisse réellement renforcer le modèle social européen basé sur la dignité de la personne, la liberté, la démocratie et l’égalité ; des principes qui doivent être relancés et réaffirmés.

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