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Cheminots : impressionnante mobilisation

, Evelyne Salamero

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Photographie : F. Blanc (CC BY-NC 2.0)

Les cheminots ont massivement fait grève et manifesté ce 22 mars pour défendre leur statut et le service public ferroviaire contre le projet de réforme de la SNCF que le gouvernement entend imposer dans le cadre de l’ouverture du « marché ferroviaire » à la concurrence, à l’appel notamment de FO. On notait aussi dans le cortège parisien la présence de délégations d’électriciens gaziers, d’agents de la RATP, des personnels ADP (Aéroports de Paris) et même de salariés du privé. Parmi les cheminots eux-mêmes, on remarquait la venue à la manifestation, inédite pour beaucoup, de nombreux cadres et aussi de non-syndiqués. Pour la fédération FO, la réussite de cette journée est incontestable, y compris en termes de taux de grévistes, toutes catégories de cheminots confondues, et doit être un point de départ pour obtenir le retrait du projet gouvernemental.

Beaucoup semblent eux-mêmes surpris, impressionnés, par l’ampleur de leur mobilisation. Du jamais vu depuis très longtemps… Autant de monde sinon plus qu’au début du mouvement de 1995… Ces remarques reviennent régulièrement, ce 22 mars après-midi, dans le cortège parisien des cheminots qui manifestent contre le projet gouvernemental de réforme de la SNCF.

Dans les rangs de FO, la satisfaction s’exprime sans réserve. Il y a des signes qui ne trompent pas. En Lorraine, c’est sûr la mobilisation est plus importante qu’au premier jour de la grève de 1995 contre la remise en cause de notre régime spécial de retraites par le plan Juppé, en particulier parmi les cadres. Et quand des cadres qui n’ont jamais fait grève cessent le travail, ne serait-ce qu’une heure, c’est qu’il se passe vraiment quelque chose d’important, explique Sarah Onusi, responsable FO pour la région Lorraine où 70% des TER et 60% des TGV étaient à l’arrêt et où la gare de Nancy était fermée.

On n’avait pas vu autant de monde en assemblée générale depuis très longtemps, nous étions plus qu’en 2014, au moins autant qu’en 1995 confirme un manifestant de Paris Est

De fait, le cortège est énorme : alors que le départ de la manifestation a commencé à 14 heures de la Gare de l’Est, FO, en queue de cortège n’a pu partir qu’à 15h30.

C’est une réussite ! Je n’avais pas vu de cortège FO d’une telle importance depuis très longtemps. La mobilisation, y compris en terme de grève, est au moins aussi importante qu’au début du mouvement de 1995, confirme François Grasa, secrétaire général de la fédération FO des Cheminots.

Des délégations de la fédération FO des électriciens et gaziers FO, des syndicats FO d’Aéroports de Paris (ADP) et de la RATP sont présentes. Un responsable FO de la RATP explique : Nous serons les prochains sur la liste. S’ils parviennent à faire tomber le statut et le régime spécial des cheminots, tous les autres statuts et régimes spéciaux suivront.

Pourtant la direction n’a pas lésiné pour endiguer le mouvement

À Lyon, la direction de la SNCF a supprimé trois trains (8h04, 9h04 et 11h04) pour empêcher les cheminots de rejoindre la capitale, témoigne un manifestant : C’est clairement de la casse de grève ! s’insurge-t-il. Ils ont dû finalement laisser partir celui de 10h04, sous la pression, parce qu’ils ont compris que ça risquait de mal finir. Du coup tous les cheminots sont montés dedans et le train a circulé en surcharge !

Un autre manifestant venu de Limoges confirme : Il y a eu une manifestation à Limoges ce matin à l’appel de la CGT et de FO. On n’avait pas vu autant de collègues mobilisés depuis très longtemps. Une délégation de 600 cheminots devait monter pour la manif parisienne mais le train a été supprimé par la direction sous prétexte qu’il manquait du personnel.

Ces obstacles n’auront pas suffi. Au final, au moins 25 000 cheminots en colère ont défilé à Paris.

Des taux de grévistes très importants

Mais le plus significatif est que de nombreux cheminots ont décidé de se mettre en grève dans les assemblées générales du matin, sachant que seules la Fédération FO des Cheminots et Sud Rail avaient déposé des préavis.

Ils étaient 300 à Saint-Lazare. À Persan, dans le Val-d’Oise, 100% des conducteurs ont cessé le travail, 80% à Persan dans le Val-d’Oise. À Paris Nord, où l’assemblée générale a réuni quelque 250 cheminots, 80% des conducteurs, 100% des régulateurs (ceux qui travaillent sur les caténaires), 80% des aiguilleurs et 50% des commerciaux ont décidé de se mettre en grève. Ici aussi, la mobilisation des cadres, inhabituelle, a été remarquée.

Quand les salariés d’Onet viennent en renfort

À Ermont (Val-d’Oise) 300 cheminots se sont réunis et ont voté la grève pour la journée. Une centaine de salariés d’Onet, la société privée chargée du nettoyage de plusieurs gares en région parisienne s’est jointe aux cheminots. Ils ont eux aussi décidé de se mettre en grève, n’ayant visiblement pas oublié le soutien que leur avaient apporté les cheminots, notamment la fédération FO , lors de leur propre mouvement, victorieux, pour de meilleures conditions de travail, il y a quelques mois.

À Montparnasse, une centaine de cheminots, conducteurs, commerciaux, contrôleurs et contrôleuses se sont réunis dans la gare. Dans les ateliers, à Chatillon, ils étaient 200 à l’appel de FO, de la CGT et de Sud, soit la moitié des effectifs quotidiens car ils travaillent par roulement et non seulement ils ont décidé la grève aujourd’hui, mais aussi de la reprendre dès lundi, explique un responsable FO.

On a vu une dizaine de collègues cadres et agents de maîtrise, dont plusieurs non syndiqués, décider après l’AG de se mettre en grève et de venir avec nous à la manifestation. C’est très significatif aussi, souligne-t-il.

Pourquoi les cadres se mobilisent-ils davantage cette fois-ci ?

L’un de ces cadres qui s’est joint au cortège FO explique : Nous allons être directement impactés par l’ouverture à la concurrence, et même les premiers à l’être, parce que quand des entreprises privées comme Véolia ou Kéolis reprennent une activité, elles arrivent avec leurs propres cadres et nous serons donc les premiers dont elles se débarrasseront...

Un autre, lui aussi parmi les manifestants FO, évoque le rôle que joue le statut d’unification de tous les personnels : avec le statut, la SNCF, c’est comme une grande famille. On n’est pas cadre, agent de maîtrise ou agent d’exécution, mais avant tout cheminot. Et si un cheminot en encadre un autre, lui donne des consignes, voire lui fait des reproches ou le sanctionne, c’est par souci de la qualité du service public, pas par souci de la rentabilité comme dans le privé.

Romain, 35 ans, agent de maîtrise, supervise les contrôleurs à Montparnasse. Il confie ne pas avoir manifesté depuis qu’il était étudiant, contre le contrat première embauche (CPE) à l’époque, mais cette fois, il considère que l’heure est grave parce que par-delà ses revendications de cheminot, se pose un problème plus global : Le fait que le gouvernement veuille imposer ses réformes par ordonnances est très inquiétant. Et si il arrive à faire tomber le rempart social que représentent les cheminots, il ne laissera aucune chance aux autres catégories, ni dans le public, ni dans le privé. Si le gouvernement s’aperçoit qu’il peut nous faire plier facilement, il fera ce qu’il voudra des autres.

Défendre nos emplois, c’est défendre le service public !

Laissons le mot de la fin à Karine, Sylvie, toutes deux à FO, et à leur collègue Delphine, non syndiquée mais qui a tenu à ne pas faire grève dans son canapé, toutes trois commerciales et très inquiètes pour l’avenir de la vente au guichet dans les agences de la SNCF extérieures aux gares, sachant que la direction veut privilégier la vente de billet par Internet. Le souci de la direction n’est pas de faciliter la vie des usagers, mais de diminuer les coûts. Bien sûr que nous avons peur pour nos emplois, explique Sylvie, comme tout le monde ! Mais supprimer les guichets c’est déshumaniser et comment feront ceux qui n’ont pas Internet, les personnes âgées par exemple ? Le service public, c’est aussi çà et, pour nous c’est très important !

Le gouvernement veut ouvrir le « marché » ferroviaire au secteur privé. Les cheminots veulent défendre le service public ferroviaire. Un bras de fer vient de commencer.

 

Photographie : E. Salamero (CC BY-NC 2.0)

Voir en ligne : https://www.force-ouvriere.fr/mobilisations

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Evelyne Salamero

Journaliste - Rubrique internationale

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