Documentaire : Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur… l’évasion fiscale

InFO militante par Sandra Déraillot, L’Info Militante

Actuellement dans les salles, un documentaire au ton volontairement ironique et décapant s’intéresse aux milliards d’euros, de dollars et autres monnaies, dissimulés aux administrations fiscales du monde entier… ou presque. Individus ou entreprises excellent à ce sport réservé aux plus riches, malgré de réelles tentatives pour mettre fin à un phénomène qui prive la collectivité d’une redistribution efficace des richesses produites.

L’évasion fiscale, ce n’est pas anecdotique, assure Yannick Kergoat. C’est un mécanisme au cœur de la mondialisation néo-libérale depuis le début des années 2000 et qui explique l’accroissement des inégalités et le poids considérable des multinationales dans l’économie et la vie politique. » Quelque 7 000 milliards d’euros seraient ainsi dissimulés au fisc sur l’ensemble de la planète. Dans son documentaire, La (très) grande évasion, sur grand écran depuis le 7 décembre, Yannick Kergoat démonte, de manière pédagogique, voire ludique, les rouages de ces manœuvres qui permettent à des individus et des entreprises de soustraire tout ou partie de leurs valeurs à l’impôt, cela sans aucun scrupule.

A partir d’affaires déjà très médiatisées – Patrick Balkany et Jérôme Cahuzac en guest stars – les mécanismes qui permettent d’éviter l’impôt sont détaillés au moyen d’animations humoristiques. Les tours de passe-passe qui permettent aux multinationales – Kering et ses 70 % de profits réalisés en Suisse, alors que seul 3 % de son effectif y est employé – et autres GAFAM de bénéficier d’un taux d’imposition ridiculement bas sont dévoilés sur un ton volontiers grinçant. Les éléments de langage des décideurs politiques, sont mis au jour avec insistance ainsi que les responsabilités des états au plan de leur politique fiscale : au premier rang de ceux-ci le voisin luxembourgeois, capteur des ressources fiscales des pays voisins et qui finit avec l’un des PIB par habitant les plus élevés au monde, suivi de près par…les États-Unis.

Disparu le secret bancaire ?

Le tout est étayé par des analyses d’experts et de chercheurs, images d’archives, interviews de banquiers repentis et autres commissaires européens à la concurrence. Ils révèlent toute cette économie souterraine contre laquelle le combat existe, même si des armadas de fiscalistes et autres conseillers financiers parviennent toujours à trouver la parade aux nouvelles réglementations. Ainsi, alors que le secret bancaire est censé avoir disparu depuis 2009, le nombre de paradis fiscaux serait passé d’une quinzaine dans les années 1970 à 80/90 aujourd’hui d’après John Christensen, ancien membre de l’ONG Tax Justice Network. Les lobbies des multinationales remportent toujours la partie, jusqu’à présent, dictant, parfois dans certains pays jusqu’au discours politique et faisant passer pour acceptable l’idée selon laquelle nous payons trop d’impôts.

Doublette irlandaise, sandwich hollandais ou tax rulings luxembourgeois n’auront plus de secrets pour vous à l’issue du visionnage. Et les informations (faussement) anecdotiques ne sont pas absentes du programme : saviez-vous qu’une loi française exonère d’impôt les bénéfices issus de l’exploitation des satellites ? Car, oui, après tout, les satellites ne sont pas sur le territoire français. Et il parait que sans cela, Eutelsat menaçait de quitter l’Hexagone pour, non pas partir en orbite, mais s’abriter sous un parapluie fiscal plus arrangeant.

Un producteur engagé

Ce film émane d’abord du projet d’un producteur de cinéma, Bertrand Faivre, qui avait également permis la sortie d’« Un pays qui se tient sage », documentaire conçu il y a deux ans par David Dufresne. Le documentaire tient aussi, à Yannick Kergoat, co-réalisateur de Les nouveaux chiens de garde, film se penchant sur une collusion entre certains médias français et le pouvoir politique (réalisé avec Gilles Balbastre en 2012). Pour ce film sur l’évasion fiscale, Bertrand Faivre a associé, pour l’écriture du scénario, Denis Robert et ses années d’enquête sur les dérives de la finance (on lui doit notamment l’enquête sur Clearstream qui révéla les pratiques de cette banque luxembourgeoise accusée de blanchiment d’argent et de dissimulation de transactions internationales). Côté budget, et afin de mieux convaincre les financeurs potentiels, une campagne de financement en ligne avait permis d’initier le projet, en récoltant près de 160 000 euros et rassemblant 4 500 contributeurs.

Ce film, édifiant, est tel un outil de plus pour comprendre les inégalités criantes sur la planète. Venant en complément des projections, des débats sont organisées dans des salles autour du thème du capitalisme devenu incontrôlable. Bien-sûr, l’évasion fiscale ne va pas s’arrêter avec notre film, conclut Yannick Kergoat. Mais j’espère que cela changera quelque-chose dans la perception des gens pour qu’à un moment donné on décide vraiment, collectivement, de changer les choses.

Sandra Déraillot Journaliste à L’inFO militante

L’Info Militante

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