La désindustrialisation ou les dégâts d’un choix politique assumé
Oui, la désindustrialisation a été voulue. Et cela a été pire que chez nos voisins après 2008
, indiquait Sébastien Martin, ministre délégué chargé de l’Industrie, lors d’un « Grand entretien » avec le secrétaire général de FO. Que le poids de l’industrie soit descendu en France à 10 % du PIB, ça ne s’est pas fait tout seul !
, soulignait-il, rappelant le million d’emplois perdus entre 2005 et 2015. Mais si les récentes crises conduisent d’autant plus à devoir se pencher sur la désindustrialisation, il n’y a pas de stratégie industrielle
, déplorait Bertrand Pancher, ancien député de la Meuse. Et nos politiques n’ont pas réfléchi aux conséquences des fermetures
, estimait Laurent Rescanières (FGTA-FO), Frédéric Souillot pointant lui le choix assumé
de la désindustrialisation.
LA THÉORIE DE « L’INDUSTRIE SANS USINES »
Or, si on continue à se désindustrialiser, comment le pays restera un pays riche dans le monde ?
, alertait Thomas Grjebine, haut-commissaire au Plan. Il y a trente ans, on n’était pas entendus
sur le péril de la désindustrialisation. Maintenant si
, se réjouissait Isabelle Barthès, la secrétaire générale adjointe de IndustrieAll, rappelant les choix politiques
passés désastreux, telle l’organisation de transferts de technologies à marche forcée
. Ou encore ceux inspirés par la théorie surréaliste de l’industrie sans usines
, développée en France en 2001 par Serge Tchuruk, P-DG d’Alcatel.
Face à la mondialisation, l’industrie doit être protégée
Plusieurs filières industrielles françaises et européennes sont mises en difficulté par la mondialisation, en premier lieu du fait de la concurrence avec la Chine, une puissance qui aujourd’hui produit en moyenne 30 % à 40 % moins cher pour des biens qui sont de qualité au moins comparable
, a alerté Thomas Grjebine, du Haut-commissariat au Plan. À titre d’exemple, la Chine produit désormais 50 % de l’acier mondial. Si on n’est pas capables de se défendre collectivement, on va se retrouver dans une situation impossible
, a prévenu Isabelle Barthès, secrétaire générale adjointe d’IndustriALL, fédération syndicale internationale.
HARMONISER LES NORMES SOCIALES EUROPÉENNES
Dans ce contexte, renforcer les règles commerciales et mettre en place des mécanismes de protection face aux concurrences déloyales est une priorité. La France et l’Allemagne viennent de demander à la Commission européenne de nouveaux outils de protection commerciale. Le commissaire européen au commerce brandit la menace d’une guerre commerciale
en l’absence d’accord avec la Chine sur une baisse drastique de ses exportations vers l’Europe, a rappelé Sébastien Martin, ministre délégué à l’Industrie.
Thomas Grjebine a aussi appelé à la mise en place d’une harmonisation vers le haut
des normes sociales et fiscales en Europe, soulignant que la Hongrie, qui s’est lancée dans la production de véhicules électriques, venait de baisser ses dépenses sociales de six points de PIB.
La demande d’une vision à long terme
Est-il possible de mettre en place une politique de réindustrialisation en deux temps trois mouvements ? Non, ont assuré les différents interlocuteurs, chacun dans leur spécialité, alors que la question du temps court et du temps long est revenue tout au long de la journée.
ARRÊTER LE STOP AND GO
Ainsi, dans l’automobile, pour le passage des modèles thermiques aux modèles électriques, il faut une planification qui permette aux industriels de se retourner
, a assuré Éric Trappier, président de l’IUMM. Illustration aussi dans le domaine de l’énergie nucléaire. En 2012, le gouvernement a décidé de freiner son développement au profit des énergies renouvelables.
En 2022, l’exécutif a décidé de la relancer à marche forcée. On demande des prises de décision sur du temps long et qu’on s’y tienne, actuellement on ne sait plus où on va
, a déploré Sandrine Tellier de la FNEM-FO. Les décisions prises changent avec les décideurs politiques
, a reconnu Bertrand Pancher, ancien député de la Meuse. Si on veut une vraie stratégie industrielle, il faut arrêter le stop and go
, a rappelé le secrétaire général de FO, Frédéric Souillot. Et dans ce domaine, les interlocuteurs sociaux ont un rôle à jouer. Les organisations syndicales et patronales ont fait un agenda social autonome pour réfléchir à notre modèle productif à quatre quinquennats et avoir une vision sur le long terme
, a-t-il rappelé. Pour agir en faveur de l’industrie, il faut mettre en œuvre : planification, investissement et politique monétaire
, indiquait Valentin Rodriguez, secrétaire général de FO Métaux.
Pour réindustrialiser, il faut de la coordination et se parler !
L e tissu industriel a été dynamité. Il va falloir le recréer, ensemble, et dans nos territoires
, analysait Jérôme Capdevielle (UD FO des Pyrénées-Orientales). Reste à coordonner les décisions et actions des acteurs de la réindustrialisation. Il faut voir ce qui ne marche pas
, indiquait Bertrand Pancher, ancien député de la Meuse. Ainsi, il y a quatre niveaux de collectivités territoriales, et un État qui veut continuer à tout faire ! Or, le temps administratif n’est pas celui des entreprises
, lançait-il, soulignant aussi la nécessité de faire bosser les gens ensemble
.
S’ORGANISER
Comme d’autres intervenants, Sandrine Tellier (FNEM-FO) soulèvera le problème d’un mille-feuille territorial où tout le monde fait la même chose
. Plus largement, on ne sait pas qui est le décideur
, insistait Bertrand Pancher. Il ne faut pas tomber toutefois dans un désengagement de l’État de ces projets, précisait-il. Dans les territoires, la réindustrialisation si, ça peut marcher. Mais il faut être organisés. S’il n’y a pas un chef de file, ce n’est pas possible
, déclarait pour sa part le ministre délégué à l’Industrie, Sébastien Martin, notant par ailleurs que la réindustrialisation style pompidolienne
.
Attirer les jeunes et fidéliser les salariés
Relancer l’industrie nécessite aussi de se pencher sur la question de la formation et de revoir l’approche de métiers souvent déconsidérés, ont déploré plusieurs intervenants, et qui ont la réputation d’être sales ou difficiles. Cela alors que ces métiers ont considérablement évolué. On a fait des choix de formation qui n’étaient pas en faveur de l’industrie
, a reconnu le ministre délégué à l’Industrie, Sébastien Martin.
À tel point que la main-d’œuvre vient à manquer. On se projette dans le temps long mais il nous faut des compétences. On a besoin de soudeurs, et il n’y en a pas sur le marché. On doit les former en interne
, a témoigné Hélène Derrien, DRH du groupe Orano.
Dans la filière agroalimentaire, 74 000 emplois sont non pourvus en 2026, selon Laurent Rescanières de la FGTA-FO.
AGROALIMENTAIRE : 74 000 EMPLOIS NON POURVUS
Benjamin Castel, directeur général adjoint du groupe Bigard, redoute même un big bang de l’emploi dans l’agroalimentaire
. Pour FO, au-delà de la formation, l’attractivité des métiers industriels passe aussi par la reconnaissance des qualifications, les salaires, l’amélioration des conditions de travail… Avant de recruter, il faudrait penser à fidéliser, et cette fidélisation se fait par notre modèle social
, a rappelé Laurent Rescanières. L’industrie, c’est de l’innovation au service d’un pays et surtout des emplois
, déclarait de son côté Valentin Rodriguez.
