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La prunelle de vos yeux bientôt moins chère que vos lunettes ?

, Mathieu Lapprand

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Aujourd’hui, acheter une paire de lunettes avec des verres progressifs coûte l’équivalent d’un tiers du salaire net moyen mensuel français (2 081 euros). Pour un ouvrier, dont le salaire moyen est inférieur (environ 1 600 euros), une paire de lunettes avec des verres progressifs représente 45% de son budget mensuel.

En 2012, 12,65 millions de paires de lunettes ont été distribuées en France, dont 2,6 millions dans le cadre de la « seconde paire offerte ». Le tout pour un montant total de 4,67 milliards d’euros. Malgré les progrès technologiques et de production, les dépenses d’optique ont progressé de 30% depuis 2000. Après avoir autorisé les mutuelles à mettre en œuvre des réseaux de soins qui visaient, entre autres, les opticiens, le gouvernement propose par décret d’encadrer les prestations des organismes complémentaires.

Lunetterie | Prestation de santé ou produit de luxe
Soixante-quatre pour cent des Français portent des lunettes. Or malgré les progrès technologiques, celles-ci coûtent de plus en plus cher et notamment en comparaison des autres pays européens.
Le gouvernement tente de faire évoluer les conditions de prise en charge des prestations d’optique par les complémentaires santé. Zoom sur le secteur de l’optique et son « marché » de 5,6 milliards d’euros en 2012. Prestation emblématique des déremboursements et désengagements de la Sécurité sociale, l’optique est l’illustration des déviances générées par le transfert de responsabilité et des conditions de prise en charge vers les complémentaires santé.

Philippe Pihet, Secrétaire confédéral chargé de la protection sociale complémentaire, rappelle que « FO milite pour une réelle prise en charge par le régime obligatoire des prestations d’optique. Si nous avons été favorables à l’ouverture des réseaux de soins aux mutuelles, nous contestons la logique du contrat responsable. En effet, cela revient à transférer les prérogatives réglementaires du régime obligatoire vers les complémentaires », poursuit-il. « Donc concernant les planchers et plafonds proposés, au-delà des montants, c’est cette logique de transfert que nous contestons, ainsi que les limites posées à la négociation avec les assureurs. »

Comme à l’accoutumée, la négociation en cours, menée par le gouvernement et visant à encadrer les prestations d’optique, n’a pas dérogé à la règle : le chantage à l’emploi a été brandi tant par les opticiens que par les verriers (concepteurs et fabricants de verres) ou certains créateurs de montures. Les organismes complémentaires ne se sont pas montrés non plus particulièrement favorables à cette évolution : ils ont exprimé des réserves tant sur les planchers que les plafonds proposés, plaidant en faveur d’une « liberté contractuelle »... Liberté qui pourrait avoir un sens si, éventuellement, elle pouvait également concerner l’assuré social…

L’objectif du gouvernement : encadrer les prestations des complémentaires

Que souhaite faire le gouvernement ? Les contrats des complémentaires santé devaient jusqu’à présent comporter quelques prestations obligatoires afin de bénéficier du statut de contrat dit responsable. Ces contrats responsables ont la particularité de n’être taxés qu’à hauteur de 7%, contre 14% pour les contrats ne respectant pas ces obligations (6% des contrats selon le Haut Conseil pour l’avenir de l’assurance-maladie). Ces obligations étaient jusqu’à présent limitées à la prise en charge à 100% des consultations de généraliste, des actes de biologie, de la pharmacie en vignette blanche et de quelques actes de prévention. Par décret, le gouvernement propose d’encadrer également par un plancher et un plafond les prestations d’optique des complémentaires.

Pourquoi laisser aux complémentaires le soin d’encadrer les tarifs d’optique ?
La Sécurité sociale ne joue plus qu’un rôle anecdotique dans la prise en charge des dépenses d’optique : 270 millions d’euros en 2012 contre 2,36 milliards payés par les complémentaires et 2,04 milliards d’euros payés par les ménages. La Sécurité sociale n’intervient donc plus qu’à hauteur de 3,5% sur ces prestations : elle prendra en charge 1,7 euro pour une monture adulte et quelques euros, dans le meilleur des cas, pour les verres. Or le reste à charge moyen en 2012 représentait 205 euros pour un assuré et 445 euros pour un consommateur ne disposant pas de complémentaire santé. Pas étonnant que l’optique soit la deuxième source de renoncement aux soins après les prestations dentaires : selon l’IRDES (Institut de recherche et documentation en économie de la santé) 2,3 millions de Français ont renoncé, en 2010, à un équipement à leur vue pour des raisons financières.

Une avancée qui pourrait coûter cher

Mais de reculs en renoncements, les pressions des opticiens, verriers et assureurs auront eu raison des velléités de régulation de ce secteur. Au contraire, les fourchettes de prise en charge pourraient avoir un effet inflationniste, tant sur le prix des lunettes que sur celui des complémentaires. En effet on distingue deux types de verres, les unifocaux et les multifocaux (dits progressifs), qui sont eux-mêmes divisés en deux catégories : les verres à faible et ceux à forte correction. Le projet de décret vise à plafonner la prise en charge des paires de lunettes composées de verres unifocaux de faible correction et d’une monture à 450 euros tous les deux ans. Les lunettes avec des verres multifocaux ou de fortes corrections seront elles plafonnées à 700 euros, toujours sur deux années. Les planchers proposés sont respectivement de 50 euros et 200 euros. Alors qu’une première version des décrets envisageait une dégressivité des plafonds, celle-ci a été abandonnée dans la dernière mouture du gouvernement datant du 12 mai dernier. Et à force de ne vouloir fâcher aucun des acteurs du secteur, c’est au détriment des assurés qu’au final cette réforme risque d’être mise en place.

En effet, la dépense moyenne par consommateur de lunettes était de 290 euros en 2012, selon le cabinet d’études GfK, pour les verres unifocaux et de 589 euros pour les verres multifocaux. De plus, le renouvellement de ces produits s’effectuait en moyenne tous les trois ans et quatre mois. Or les niveaux moyen de prise en charge sont pour partie liés au niveau de remboursement des complémentaires (voir ci-dessous l’encadré « Pourquoi certaines factures d’opticiens correspondent exactement à votre niveau de prise en charge ? ») et les niveaux de remboursement des complémentaires risquent fort d’augmenter vers les limites proposées par les décrets.

Pourquoi certaines factures d’opticiens correspondent exactement
à votre niveau de prise en charge ?

Quiconque s’est rendu chez un opticien pour acheter une paire de lunettes aura constaté que la première chose demandée par ce dernier n’est pas l’ordonnance ou le niveau de correction de votre vue, mais votre carte d’assuré social avec le niveau de prise en charge par votre mutuelle. Un acteur majeur du secteur a d’ailleurs été condamné, en septembre 2012, à verser 1,2 million d’euros de dommages et intérêts pour concurrence déloyale à une autre enseigne.
La plaignante a eu recours à des clients mystère et a prouvé qu’une vendeuse « pourrait faire passer une petite partie du montant de la paire de solaires sur la paire de vue, soit 60 euros, ainsi que le surcoût de la monture de vue (non remboursé par la mutuelle), soit 21 euros ». Alors que ces méthodes sont très répandues et dénoncées, « les sociétés Alain Afflelou n’ont pas pour autant réagi, ni ne justifient de la mise en place d’une politique auprès des franchisés et des succursales afin d’y remédier », précise l’arrêt de la cour d’appel. Un nombre important d’opticiens adaptent donc leurs factures aux niveaux de prise en charge par les complémentaires : si votre assurance prend en charge vos verres à hauteur de 100 euros, rares seront les factures en dessous de ce montant, et ce, quel que soit le prix initial du verre. Force est de constater, comme l’a fait la cour d’appel de Paris, que ces pratiques perdurent aujourd’hui.

« La marge commerciale des opticiens s’élèverait, en moyenne, à plus de 60%. Qui dit mieux, à part l’industrie du luxe ? »

La France championne d’Europe... du prix des lunettes
Le cabinet d’études de marché GfK réalise chaque année une étude sur ce qu’il considère être un marché, celui de l’optique. Les chiffres publiés pour l’exercice 2011 permettent d’observer les écarts entre assurés européens du budget annuel consacré à l’achat de lunettes. Ainsi, les assurés français dépensent annuellement 75 euros pour les achats d’optique, dont 22 euros pour la monture et 53 euros pour les verres. C’est 50% de plus que la moyenne européenne, située à 51 euros (15 euros pour la monture et 36 euros pour les verres), mais c’est surtout de loin le montant le plus élevé en Europe, car l’assuré allemand dépensera lui 62 euros, l’Anglais 56 euros, le Hollandais 46 euros. L’Italie et l’Espagne ferment la marche avec des dépenses respectives de
34 euros et 28 euros.
La Commission européenne publie un « tableau de bord des marchés de consommation ». Cette étude vise à évaluer le degré de satisfaction des citoyens vis-à-vis de différents marchés, dont celui de l’optique. L’étude de 2011 montre que les Français subissent une double peine : non seulement ils payent les prestations les plus onéreuses, mais en plus ils sont de très loin les plus insatisfaits des services rendus. A contrario, les Italiens, les Espagnols et les Allemands se montrent satisfaits alors que les tarifs vont du simple au double entre l’Espagne et l’Allemagne.

Les assureurs complémentaires se sont battus contre ce plafonnement car ils connaissent le poids des prestations d’optique dans la guerre commerciale qui a actuellement cours entre eux. Beaucoup d’assurés se déterminent en fonction des prestations d’optique, car l’adhérent potentiel sait que c’est sur ce poste qu’il peut avoir à payer un reste à charge [1] important. Il est donc plus attentif aux prestations d’optique, alors que les dépassements d’honoraires des médecins lui coûteront peut-être plus cher sur une année entière, mais en plusieurs fois. Cette sensibilité des assurés aux prestations d’optique, assortie de la pression des services marketing des complémentaires, va pousser les niveaux de prise en charge vers le haut, jusqu’aux plafonds de 450 euros ou 700 euros. Et ce sont les adhérents et clients des complémentaires santé qui vont payer la hausse de ces prestations à travers de nouvelles augmentations des cotisations...

Selon GfK, le coût moyen d’acquisition pour un opticien d’une paire de lunettes était de 118 euros en 2011. Cette même paire étant vendue en moyenne 470 euros, la marge de l’opticien est en moyenne de 275 euros. Le président du Syndicat national des centres d’optique mutualistes, Christian Py, indiquait au Canard Enchaîné en 2012 qu’un opticien « arrive à bien vivre en vendant trois paires de lunettes par jour ». Il en déduisait que « la marge commerciale des opticiens s’élèverait, en moyenne, à plus de 60%. Qui dit mieux, à part l’industrie du luxe ? ».

La volonté de réguler du gouvernement pourrait donc, in fine, s’avérer contre-productive car les plafonds très élevés vont favoriser l’augmentation des niveaux de prise en charge et pourraient entraîner la hausse du prix moyen de ces assurances complémentaires, au vu des pratiques consistant à aligner la facture sur la prise en charge de l’assureur. Désengager la Sécurité sociale, dans ses remboursements mais aussi dans sa capacité de contrôle, présente donc de sérieux risques : le secteur de l’optique est devenu un marché très peu régulé, dans lequel certains acteurs confondent allègrement logique de soin et commerce débridé. C’est donc un avertissement pour d’autres secteurs : faire reculer le régime obligatoire est lourd de conséquences, non seulement d’un point de vue sanitaire mais également économique.

Explosion du nombre d’opticiens en dix ans
Plusieurs opticiens ont récemment ouvert leurs portes près de chez vous ? Vous n’êtes pas seul : la France comptait en 2012 plus de 11 400 magasins d’optique, alors qu’ils n’étaient que 7 773 douze années plus tôt. Soit une hausse de 47% des points de vente alors que l’augmentation de la population et son vieillissement ont engendré une hausse de la demande évaluée à 13%.
En outre, une étude menée par une association de consommateurs a montré que la répartition des points de vente sur le territoire était directement liée au niveau de vie des habitants. Plus un département est riche et plus il comptera de magasins d’optique. On compte 3,34 magasins pour 10 000 habitants à Paris, tandis que ce taux chute à 1,14 magasin en Seine-Saint-Denis.
La croissance du nombre d’opticiens ne semble pas répondre à la moindre logique de santé publique, mais paraît s’expliquer par la rentabilité importante de la vente de lunettes. Faisons le calcul : 10 millions de paires de lunettes vendues par 11 400 magasins dans l’année 2012. En moyenne, chaque magasin aura donc vendu 880 paires de lunettes. Si on considère que le magasin est ouvert environ six jours par semaine et en déduisant les congés payés, il aura été ouvert 282 jours. Un total de 880 paires de lunettes en 282 jours, cela correspond à 3,1 paires de lunettes par jour.
Ce chiffre permet donc de mieux comprendre le système : des taux de marge élevés permettent de faire vivre un magasin, de payer le pas de porte, le marketing, les salariés (mal), et ce, en ne vendant que 3,1 paires de lunettes par jour.

Notes

[1Il s’agit de la somme restant à la charge de l’assuré après le remboursement des parts couvertes par les régimes obligatoires et complémentaires.
Sur une consultation de généraliste à 30 euros prise en charge à 100% (du tarif), la Sécurité sociale remboursera 15,1 euros, la complémentaire 6,9 euros. Le reste à charge de l’assuré sera donc de 8 euros (30 - 15,1 - 6,9 = 8 euros).

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